Prototyper les modifications du territoire : application concrète du Design Thinking aux travaux publics

Note préliminaire : cet article effleure le sujet du Design Thinking dans les couches basses des télécoms, et il y aura sans doute d’autres réflexions sur le même thème. Si vous souhaitez échanger sur ce sujet, n’hésitez pas à me contacter !

La réalisation de travaux d’ampleurs, et plus particulièrement le déploiement d’infrastructures, est vis-à-vis des parties prenantes qui seront concernés à la croisée de deux sentiments souvent assez forts mais toujours opposés : la peur de de l’impact, et la volonté de toucher les fruits de ce projet d’intérêt général. Le résultat, c’est le fameux effet NIMBY, défini par Wikipedia :

Le terme ou les expressions effet Nimbysyndrome Nimby, sont utilisés généralement pour décrire soit l’opposition de résidents à un projet local d’intérêt général dont ils considèrent qu’ils subiront des nuisances, soit les résidents eux-mêmes.

J’ajouterais à cette définition que les élus locaux sont une des parties prenantes qui, si elle n’est pas gérée correctement, peut être un véritable levier négatif.

Dans tous les cas, c’est un échec, et pour ceux qui ont un réseau à déployer, ce sont des études à refaire, des plannings percutés, des délais qui courent, et une pression supplémentaire qui monte et qui pousse parfois à réaliser des choix techniques que l’histoire jugera assez durement.

Une des solutions pour lutter contre ce rejet, qui est souvent lié à une communication défaillante, est la co-construction avec les parties prenantes. Malheureusement, cette notion, qui est aujourd’hui parfaitement intégrée dans les réflexions sur la manière de gérer les transformations (le paradigme expérientiel du changement) n’est pas du tout intégré dans les processus qui sont aujourd’hui en vigueur dans les déploiements d’infrastructures à grande échelle. Ce sont des cas où la partie prenante qui est confrontée à la nuisance n’a été ni décideur, ni demandeur, ni sollicité durant la phase de conception globale. Cette situation est courante dans les télécoms : déploiement de fibre optique, déploiement d’un réseau de relais radio, …

Quelles pistes d’amélioration ?

C’est un sujet très vaste et qui dépasse largement le cadre de cet article. Il y a de nombreuses idées d’autres secteurs à adapter dans notre domaine d’activité, et nous ne les parcourerons pas toutes aujourd’hui…

La première étape – et sans doute la plus simple – c’est de savoir comment partager efficacement le plan d’un projet. C’est la que nous rejoignons la notion de Design Thinking : avoir une représentation sous forme de « maquette » permet de co-construire le projet, de le représenter, de se l’approprier, bref de le faire adopter plus facilement. L’objet physique permet de créer un lien, bien plus qu’un plan papier et oh combien plus qu’une projection sur un vidéoprojecteur.

Hélas aujourd’hui, encore trop de projets sont présentés sous forme de plans d’exécution sur fond de cadastre, qui sont au mieux lisibles par ceux qui connaissent bien le détail de la commune et qui ont l’habitude de tels plans.

Exemple ici avec un réseau d’eau potable, similaire dans la logique aux déploiements fibre.

Légèrement plus ergonomiques sont les tracés projets sur des plans Google Maps (ça arrive, l’aspect professionnel laisse un peu a désirer pour des travaux qui se chiffrent en centaines de milliers d’euros…), voire des fonds de plans de l’IGN via Géoportail (un peu mieux, mais quel gâchis de « redessiner » en permanence les tracés). On a parfois la chance d’avoir un orthophotoplan, et ce d’autant plus qu’il est de plus en plus simple d’en réaliser à bas cout avec des drones grand public.

Cependant, il existe aujourd’hui des solutions techniques qui permettent de créer un véritable objet représentant le territoire. Un objet que l’on peut faire circuler de main en main, qui par son format concret permet d’instaurer un effet « wow » : il s’agit de l’impression en 3D d’une carte du paysage avec l’emprise des bâtiments existants.

C’est une superbe opportunité de présenter un projet, et pourquoi pas d’affiner les détails avec les parties prenantes concernées, celles qui connaissent le territoire et pourront être force de proposition pour affiner un APD par exemple. C’est un excellent moyen d’aider les intervenants à construire une meilleure image mentale de la zone très rapidement.

Comment ça marche ? Les fichiers qui sont ci dessus sont générés par Touch Mapper, une application web qui a pour but de générer facilement des fichiers permettant d’imprimer des cartes sensorielles pour les déficients visuels. Ce qui explique que la hauteur des bâtiments n’est pas prise en compte. Il est possible de faire beaucoup plus réaliste, comme le montre la page du wiki OpenStreetMap dédiée à ce sujet, mais c’est plus complexe et requiert une chaine logicielle avec des modeleurs 3D tels que Blender.

File:3d print blender3d-fin.png
Même si ca vaut le coup, on sort du quick win pour aller vers l’investissement en temps non négligeable…

Le vrai intérêt de la solution de Touch Mapper, c’est l’immédiateté et la facilité de la chose ; de l’adresse au fichier STL prêt à être imprimé, il n’y a que quelques secondes.

Quel usage pour les déploiements de télécom ?

Au-delà de l’évidente envie d’imprimer les alentours de son logement, ou son parc préféré, ou encore un atoll paradisiaque que l’on préférerait fouler du pied mais que l’on est déjà content de caresser du doigt, les usages suivant sont pertinents dans un contexte professionnel dans les télécoms :

  • Implantation de bâtiments techniques « conséquents » : NRO, datacenters. On peut faciliter les démarches de négociations foncières avec un tel outil sur plusieurs niveau :
    • Impression de la zone, et échange avec les technicien de la collectivité locale sur le meilleur endroit ou on peut mettre en place un bâtiment ou une grosse armoire ;
    • Une fois qu’elle est positionnée, intégration paysagère avec un modeler 3D pour générer non seulement une vue 3D qui permet de se rendre compte de l’impact, mais aussi le résultat final physique.
  • Positionnement des mats d’antenne et sites radio : représentation du vis-à-vis, visualisation de l’amélioration de la couverture, …
  • Travaux de VRD pour déploiement de la fibre : impact, visualisation chantier, préparation à la vie pendant les travaux dans les zones concernées
Central Park, Manhattan, au bout des doigts…

Les usages dépassent largement le sujet du déploiement dans les télécommunications, voici quelques exemples :

  • Couches plus hautes : lors de la constructions de bâtiments, ou de ponts, on peut intégrer directement les résultats finaux dans le terrain ; de nos jours tout ce qui est livré doit l’être en STL, et on peut l’intégrer sur le résultat final ;
  • Couches purement travaux : on peut se servir d’une telle simulation pour l’impact travaux, par exemple la gestion des gravats. Certains chantiers génèrent beaucoup de matériaux de déblais
  • Couches basses : avec les informations d’infrastructures qui sont comprises dans OpenStreetMap grâce aux travails de passionnés (lignes électriques, conduites forcées, pipelines de gaz ou d’hydrocarbures, lignes de trains,…) de superbes visualisations peuvent être construites qui permettent de prendre la mesure de l’existent et de penser des schémas cohérents.

Pour faire simple, on peut considérer qu’avec la représentation sémantique du territoire d’OpenStreetMap, on a quasiment l’opportunité d’imprimer en 3D le résultat d’un SELECT dans une base de données… Et c’est très puissant.

Pourquoi est-ce bien plus qu’une maquette d’architecte ?

Peut être vous demandez-vous en quoi c’est fondamentalement différent d’une maquette faite par un cabinet d’architecte ; l’objet final est similaire, l’objectif est le même mais il y a une énorme différence : le coût.

Une maquette, c’est une véritable oeuvre, faite souvent par des artisans spécialisés dans des temps conséquents et dont le coût est de plusieurs milliers d’euros. Elle est donc faite pour vendre un projet, et un projet aussi « contraint » spatialement que possible tant le prix est au cube du diamètre de l’objet construit.

Dans notre cas de figure, c’est tout le contraire : on cherche un système qui est rapide à réaliser, qui ne craint pas le contact physique et dont le cout est moindre ; et à plus forte raison que celui qui portera la charge financière n’est pas forcément le maître d’ouvrage, mais peut être un prestataire en charge de la négociation foncière, ou le titulaire d’un lot du marché. Ces derniers n’ont plus à convaincre un acheteur d’investir, mais doivent toujours persuader une partie prenante non incluse dans le deal initial de ne pas s’y opposer tant son pouvoir de nuisance pourrait être désastreux pour l’équilibre global.

On parle ici d’un cout de production de l’ordre de 50 €, et d’une facilité de modéliser enfantine : avec un marqueur, avec du papier, avec un SRO imprimé en 3D à l’échelle… On est dans une échelle de coût qui permet d’imaginer des schémas nouveaux tant l’importance de la négociation foncière est clé (et facteur d’économies, ou au contraire de gabegies) dans les déploiements FttH. Imprimer 10 maquettes similaire pour un déploiement correspondant à une zone arrière de NRO n’est pas un problème ; ce ne serait pas la même chose avec une maquette traditionnelle…

A noter que les architectes et urbanistes peuvent bien entendu s’emparer dès maintenant des ses possibles pour encore améliorer leurs maquettes actuelles !

De l’effet vertueux dans la ville

Enfin, un des externalités positives inhérente à cette pratique, si elle tend à se généraliser, va être l’augmentation de la contribution à OpenStreetMap par des entreprises qui n’auraient pas forcément investi dans son renseignement hors de ce projet.

En effet, plus la carte est à jour, plus les données sont renseignées, meilleur est le rendu : la contribution par l’acteur qui cherche à communiquer vis à vis des utilisateurs du territoire est une véritable création de lien entre les deux, qui permet de transcender les simples travaux pour créer un véritable projet de territoire, à la fois physique et numérique.

OpenStreetMap, le socle du « digital twin » ?

La suite de cette réflexion est l’utilisation Open Street Map comme un support pour la création de digital twin pour permettre de modéliser les changements qui peuvent être apportés à la ville (urbanisme, transport en commun, impact des politiques « vertes », co-construction avec les citoyens, …)

Le meilleur exemple existe déjà, sous forme d’un projet expérimental, qui n’est malheureusement plus développé : il s’agit de osmgo.org, qui utilise les données d’Open Street Map, avec des attributs un peu plus complets, pour recréer un double virtuel de n’importe quelle ville.

Représentation vue de la Saone de la place Bellecour à Lyon via osmgo.org, de l’intérêt de la modélisation des arbres !

Toutes les impressions ne se valent pas…

Les bureaux d’études (au moins dans le FttH) ont peu à peu abandonné le traceur, qui finalement n’était plus à même de représenter l’intégralité et la richesse du contenu d’une base de données, tant nous avons des outils qui sont efficaces (ordinateur, mais aussi mobiles) pour représenter des plans en 2D, voir en 2,5D avec une flexibilité que ne permet pas le papier.

On peut par contre parier sur le fait qu’il faudra encore longtemps avant que nos moyens numériques puissent supplanter la sensation d’une maquette, et la capacité d’un objet physique à créer une représentation mentale permettant de construire collectivement autour d’une idée commune.

A mon sens, ces mêmes bureaux d’études devraient externaliser les traceurs qui sont aujourd’hui tout sauf un avantage concurrentiel ; il devraient limiter l’usage des imprimantes classiques qui nuisent à la transformation numérique, mais ils devraient se pencher sur l’impression 3D, car elle peut être un levier de leur transformation.

Ressources supplémentaires

Ce sujet vous parle ? Vous avez une idée à implémenter dans un de vos projets et un accompagnement vous intéresse ? Nous pouvons prévoir un temps d’échange…

Workflow d’ajout sur OpenStreetMap depuis le terrain

Je partage ici deux workflow d’ajout sur OpenStreetMap qui peuvent servir aux néophytes voulant cartographier depuis le terrain. Nécessite un compte.

Version légère (no app)

  1. Aller avec son smartphone directement sur openstreetmap.org
  2. Se localiser avec le GPS
  3. Cliquer sur annotation cf ci dessous
La petite case en vert…

Une fois chez soi, retourner sur la zone (avec ID, par exemple comme ici), retrouver sa note et saisir l’objet proprement. Permet de le faire calmement et de rechercher les bons attributs quand on est débutant (ou quand ils sont complexes).

Protip : prendre l’objet en photo simplifie bien la vie 🙂

Version instrumentée : OsmGo !

  1. Télécharger OsmGo (Android / GitHub)
  2. Se logger sur OSM, sinon ca ne marche pas
  3. Créer l’objet avec « + »

Certains objets (les caméras de vidéosurveillance, avec man_made=surveillance) ont un preset tout fait, mais certains autres objets n’ont pas tous les tags. Une solution consiste à les demander à l’auteur qui est plutôt réactif sur Github / Twitter.

Cette solution a le grand intérêt de fonctionner hors ligne et de permettre d’aller relativement vite, sans avoir à y revenir sur plus tard, lorsque l’objet a cartographier a des preset biens définis dans l’application. Utile quand on cartographie 15+ caméras dans une balade…